Comédienne, metteuse en scène et autrice, Clara Hudson voue une passion au théâtre. Mais son talent pour l’écriture se déploie également sous forme de nouvelles : finaliste du Prix RFI-AUF des jeunes écritures 2025, elle intègre les collections de Short Edition, partenaire du concours, avec Enfin je crois, un récit fort qui relate un événement traumatique à travers un décalage ironique et dans un phrasé actuel.
- Pouvez-vous vous présenter ?
Je m’appelle Clara Hudson, j’ai 21 ans. Je suis étudiante en 2e année d’Arts du spectacle à l’Université de Lorraine, à Metz (France), et je suis également élève au Conservatoire régional Gabriel Pierné de Metz, où je suis formée principalement par Vincent Goethals et Franck Lemaire.
Mon parcours artistique a d’abord été tourné vers le cinéma : j’ai réalisé plusieurs courts-métrages que j’ai écrits et interprétés, et qui ont été primés. Puis, portée par un désir de travail plus incarné, plus immédiat, je me suis progressivement tournée vers le théâtre. Aujourd’hui, je me passionne et me forme à travers une pratique très complète : jeu, écriture, mise en scène, mais aussi création sonore et lumière.
J’ai récemment monté seule une pièce qui me tient très à cœur et dont j’admire profondément le travail de l’autrice : Le Dernier Cèdre du Liban d’Aïda Asgharzadeh, une pièce que j’ai pensée et mise en scène, dans laquelle j’interprétais le rôle principal (big up à mon partenaire de scène brillant Guillaume Clausse, sans qui rien n’aurait pu arriver). J’ai également travaillé la création lumière et son, tant mes expériences de régisseuse passées m’ont passionnée.
Je m’investis aussi dans la vie culturelle locale, notamment au Théâtre Bernard-Marie Koltès et au Théâtre Universitaire de Metz. En 2025, j’ai fondé ma propre compagnie, Intra Ardorem, afin de créer et défendre mes textes originaux sur scène.
Alors ça fait pas mal de choses et ça demande une organisation pointilleuse mais j’adore vivre de tout ça à la fois.
- Comment l’écriture trouve-t-elle sa place dans votre quotidien ?
J’écris depuis que je suis toute petite. Au début, c’était comme un journal intime : des mots pour mettre des émotions en forme, pour les déposer sur le papier. Très vite, j’ai commencé à donner ces émotions à d’autres personnages, à des voix qui n’étaient pas les miennes, mais qui portaient la vérité de ce que je ressentais.
À 7 ans, j’avais déjà l’impression que le monde allait mal. Je le regardais d’en bas, perchée dans mon monde d’enfant, avec les yeux trop bas pour voir les trop hautes vérités du monde, mais j’écrivais déjà pour comprendre, pour traverser ce qui me dépassait. Puis j’ai continué : à écrire, à lire, à observer. J’ai vu du théâtre, celui des grandes scènes, celui des grands noms — Molière, Racine, Corneille. Des dramaturges qui racontaient la vie d’avant, mais pas celle d’aujourd’hui. Qui ne parlait pas à une adolescente, ni à une adulte en devenir au 21e siècle. Et puis j’ai découvert un théâtre plus actuel, où les mots et la mise en scène parlent directement à notre époque.
La bascule de mon style d’écriture s’est faite à ce moment-là, assez tardivement, tant j’ai consacré une grande partie de mon enfance et adolescence aux nouvelles, poésies et scénarios. Mais c’est aujourd’hui du théâtre, que je vibre. Le théâtre, et l’écriture au théâtre, est un concentré de vie qui fait naître en moi toutes les émotions possibles : il me fait rire, pleurer, vibrer. Il bouleverse mes repères, transforme mon quotidien, l’enrichit d’une manière vitale. Il montre que les acteurs ne sont plus seulement des interprètes : ce sont de vraies personnes traversées par de vraies émotions. Et c’est exactement ce que je veux créer : des œuvres qui traversent, qui touchent, et qui transportent l’interprète et le spectateur au cœur de la vie elle-même. Aujourd’hui, l’écriture fait pleinement partie de mon quotidien : elle est à la fois un refuge, un outil de compréhension, et un point de départ pour toutes mes créations artistiques.
- Quel genre/style d’histoires explorez-vous habituellement ? Votre expérience de comédienne influence-t-elle votre écriture ?
J’ai trouvé ma place principalement dans l’écriture dramaturgique, pour le théâtre, mais je m’essaie volontiers à d’autres formes : la nouvelle, la poésie, et le scénario, notamment dans le cadre universitaire où la pratique du cinéma est aussi très présente. Mon écriture est profondément axée sur l’humain, les émotions, les rapports de domination, les inégalités, les failles intimes. J’aime explorer ce qui brûle à l’intérieur, ce qui se tait, ce qui dérange parfois. Mon expérience de comédienne influence énormément mon écriture. J’écris en pensant aux corps, aux bruits, aux silences, à ce que je ressens à l’intérieur. Je crois beaucoup à un théâtre dépouillé et m’inspire énormément du théâtre de tréteaux, où un décor minime mais une parole sincère suffisent à faire exister un monde entier. C’est d’ailleurs ce besoin qui m’a poussée à fonder Intra Ardorem : un espace pour défendre un théâtre contemporain, viscéral, ancré dans le réel, où la vulnérabilité devient une force, et où les acteurs sont traversés par de vraies émotions. Pour moi, l’art n’a de sens que s’il consume un peu de nous au passage.
- Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Enfin je crois, une nouvelle qui relate à mot couvert un viol, tout en maniant l’ironie mettant ainsi à distance ces événements traumatiques ? Comment s’est imposée cette histoire ?
Enfin je crois est né d’un besoin de parler d’un traumatisme sans le nommer frontalement. Je ne voulais pas d’un récit spectaculaire ou explicatif, mais d’un texte qui épouse le fonctionnement de la mémoire : fragmentée, floue, parfois contradictoire. Le point de départ de Enfin je crois a été la phrase imposée dans le cadre du concours : « Je ne peux pas raconter d’où je viens, j’ai tout oublié. » En la lisant, elle m’a immédiatement renvoyée à un état que j’ai moi-même connu. Elle a fait écho à une expérience personnelle, et surtout à ce qui en est resté ensuite : une mémoire difficile à nommer, enfouie, peut-être honteuse. Enfin je crois puise sa source dans quelque chose de profond. Dans un souvenir que j’ai moi-même du mal à qualifier, à situer clairement. Comme souvent dans mon écriture, j’ai ressenti un besoin très fort de raconter quelque chose de profondément humain. Cette histoire s’est imposée presque naturellement, comme une nécessité.
Il y avait aussi ce désir de faire entendre des voix de femmes, la mienne incluse, de créer un espace de reconnaissance et de connexion. De dire : je vous vois, je vous entends, et on va raconter cette histoire ensemble.
L’ironie s’est imposée naturellement, comme une forme de distance, presque comme un mécanisme de survie. Ce choix de langage et de ton a été fortement inspiré par l’écriture de Dennis Kelly, et notamment par son seul-en-scène Girls & Boys, où un récit extrêmement violent est porté par une parole vive, légère en apparence, presque désarmante. Cette tension entre la forme et le fond m’a profondément marquée.
Le cadre du concours m’a offert un prétexte précieux pour écrire à ma manière : raconter un événement traumatique à travers un langage du quotidien, teinté d’humour et de décalage. Cette distance n’atténue pas la gravité du sujet ; au contraire, elle permet de le rendre supportable, dicible, et peut-être plus proche de la manière dont ces événements sont réellement vécus et racontés.
- Pourquoi avoir choisi ce titre ?
Le titre Enfin je crois contient à lui seul toute l’ambiguïté du texte. Ce doute renvoie à l’incertitude, à la difficulté de nommer ce qui a été vécu, mais aussi à la manière dont la parole des victimes est souvent remise en question, y compris par elles-mêmes. Ce “je crois” traduit cet état de mémoire incertaine, suspendue entre le réel et le ressenti. Il dit à la fois une tentative de compréhension et une fragilité. Il reflète un état intérieur où les souvenirs existent, mais où tout ce qui pourrait les rendre “recevables” ou “prouvables” semble manquer.
Dans le texte, le personnage ne raconte presque rien de concret : il n’y a ni visage, ni nom, ni lieu précis. Elle ne décrit pas ce qu’elle voit, mais uniquement ce qu’elle ressent. En ce sens, elle ne peut réellement pas raconter d’où elle vient, car tout ce qui pourrait être objectivable a disparu. Ce choix renvoie à un phénomène psychologique bien réel : la dissociation traumatique, un mécanisme de protection du cerveau face à un choc. Lors d’un traumatisme, la mémoire peut se flouter, voire effacer certains éléments, les images, l’ordre des faits, la durée, etc. pour permettre à la personne de continuer à vivre, ou du moins, survivre, avec.
- Pourquoi avoir choisi de participer au Prix RFI-AUF des jeunes écritures ?
J’ai eu envie de participer au Prix RFI-AUF des jeunes écritures car la phrase imposée : « Je ne peux pas raconter d’où je viens, j’ai tout oublié », est tirée de Passeport d’Alexis Michalik, une pièce qui m’a profondément plu lorsque je l’ai découverte sur scène en 2024. Sa simple relecture m’a ramenée à cette première rencontre théâtrale au Théâtre de la Renaissance, avec l’envie très nette de la revivre.
Cette phrase m’a immédiatement frappée par sa densité dramaturgique : en une seule réplique, elle ouvre des questions de mémoire, d’identité et de récit de soi.
Bien que je me sois volontairement éloignée des thématiques abordées dans Passeport, j’ai senti qu’elle pouvait résonner dans un tout autre contexte, tout aussi juste. J’ai eu envie de m’en emparer pour raconter autre chose, ailleurs, autrement. Ce qui m’intéressait, c’était précisément de déplacer cette phrase, de lui donner un nouveau sens, tout en conservant sa puissance. Comme pour le personnage d’Issa dans Passeport, elle devenait le point de départ d’un récit où l’identité, la mémoire et l’impossibilité de dire pleinement trouvent une résonance forte, mais à travers une expérience et une histoire différentes.
- Grâce à ce texte, vous venez de signer votre premier contrat de droits d’auteur avec Short Edition ! Aviez-vous participé ou remporté d’autres concours d’écriture auparavant ?
C’est mon premier contrat de droits d’auteur, et il a une valeur très forte pour moi. Jusqu’à présent, mon écriture existait surtout dans des cadres personnels, universitaires ou scéniques. J’avais déjà participé à quelques appels à textes, notamment aux concours organisés par l’Association des Membres de l’Ordre des Palmes Académiques (AMOPA). J’ai été finaliste pour le Prix « Maupassant Jeune Nouvelle » en 2018, ainsi que pour la 3e édition du prix Bernard-Marie Koltès « Prolonger le geste » avec ma pièce Prisme.
Mais cette reconnaissance par le Prix RFI-AUF et Short Edition marque une étape très importante pour moi. C’est à la fois très émouvant et extrêmement encourageant pour la suite de mon parcours.
Découvrez Enfin je crois, le texte de Clara Hudson
Le Prix RFI-AUF des jeunes écritures
Chaque année, ce prix, fruit d’un partenariat entre l’AUF, Radio France Internationale (RFI) et Short Édition, récompense trois des plus belles nouvelles de la jeunesse étudiante francophone à travers le monde, avec le prix du jury, le prix coup de cœur du jury et le prix du public pour lequel les internautes sont appelés à voter en ligne. Il vise ainsi à encourager l’écriture et la lecture en français à travers des œuvres courtes. Chaque récit débute par une même phrase choisie dans l’œuvre du président du jury.
Cette année, c’est l’auteur, dramaturge Alexis Michalik qui présidait le jury du Prix. Ecoutez son interview.
Découvrez l’ensemble des lauréats 2025 et leur œuvre.