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À la une : Viorica Zaharia, entre journalisme et recherche

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Dans nos sociétés saturées d’informations, la désinformation constitue un défi majeur. Viorica Zaharia, journaliste moldave et doctorante francophone à l’Université d’État de Moldavie, explore ce phénomène à travers ses enquêtes et ses recherches sur les récits anti-UE en ligne. Récemment accueillie au laboratoire GEODE de l’Université Paris 8 avec un financement de l’Ambassade de France en Moldavie, elle nous livre son regard sur le rôle du journalisme et de la recherche pour comprendre – pour mieux s’en défendre – la désinformation.

10 Questions posées à Viorica Zaharia

Découvrez l’entretien complet qu’elle nous a accordé.

Mme Viorica Zaharia, vous êtes journaliste à MoldovaCurata.md et à MediaForum depuis 2020. Qu’est-ce qui vous a initialement motivée à choisir le métier de journaliste ?

En fait, j’ai choisi un métier lié au travail du texte. Au lycée, j’ai fait des études en sciences humaines, avec de nombreuses heures de français et de roumain, et j’étais déterminée à me spécialiser en philologie (roumaine ou française), ou dans une autre discipline des lettres. Finalement, j’ai choisi le journalisme parce que j’aimais écrire. À l’époque, je n’imaginais pas encore faire du journalisme d’investigation et de la vérification des faits ; cela n’existait pas encore. J’ai commencé à apprécier ce métier lorsqu’il a traversé une crise, du moins en République de Moldavie. Après 2010, les influences politiques sur la presse sont devenues de plus en plus présentes, des groupes de médias se sont formés dans le but de manipuler la population plutôt que de l’informer. L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a également marqué un tournant dans la propagation de la désinformation. À cette époque, j’étais fière d’être une journaliste digne de confiance. J’ai écrit et je continue d’écrire des articles et des enquêtes sur la corruption et les questions d’intégrité, et ces dernières années, je me suis également spécialisée dans des projets de lutte contre la désinformation. Ce qui me motive à rester dans ce métier c’est la conviction que notre travail est nécessaire, surtout aujourd’hui, où les gens ont besoin d’être aidés à discerner la vérité.

En 2025, vous avez été bénéficiaire du programme de l’Ambassade de France, « Séjours scientifiques de haut niveau », destiné aux doctorants et postdoctorants de la République de Moldavie. Pouvez-vous nous expliquer en quoi a consisté ce séjour en France ?

Grâce à la représentante de Campus France Moldavie, j’ai eu l’occasion de rencontrer, à Chișinău, M. Kevin Limonier, directeur adjoint du laboratoire GEODE de l’Institut français de géopolitique de l’Université Paris 8. C’est ainsi que j’ai appris que GEODE dispose d’outils numériques élaborés pour la recherche dans le cyberespace, y compris sur la propagation de la désinformation, qu’il peut mettre gratuitement à la disposition des chercheurs. Ainsi, après que l’Ambassade a lancé le concours de bourses de courte durée pour les doctorants, j’ai déposé mon dossier. J’ai passé les mois de novembre et décembre 2025 à Paris, où j’ai étudié et mis en pratique ces outils au GEODE, et je vais donc les utiliser pour mener une recherche sur les acteurs de la désinformation sur Telegram. La collaboration avec le GEODE ne s’arrête donc pas là. Elle se poursuivra après mon retour.

Quel est le thème principal de votre recherche et pourquoi avez-vous choisi de travailler sur la désinformation ?

Le thème de ma thèse de doctorat est « Les récits anti-UE dans les médias en ligne en République de Moldavie ». Pour pouvoir répondre, en tant qu’État, aux défis posés par la désinformation, nous devons d’abord bien comprendre ce qui nous arrive et pourquoi : depuis quand la Moldavie est-elle la cible de la désinformation, pourquoi, qui sont les acteurs, quelles sont leurs méthodes, pourquoi avons-nous commencé si tard à agir contre la désinformation, comment les techniques et les méthodes s’adaptent-elles, etc ? . La désinformation est-elle une question qui concerne exclusivement l’espace médiatique ou est-elle, après tout, le résultat de manipulations cachées et, si oui, pourquoi et comment l’État a-t-il permis une telle pénétration ? Les réponses à ces questions sont d’autant plus pertinentes dans le contexte des efforts d’adhésion de la République de Moldavie à l’Union européenne, car la désinformation dont elle est la cible vise précisément à contrecarrer cette adhésion. J’essaie de trouver des réponses à certaines de ces questions dans le cadre de mes recherches.

Comment s’est concrètement mise en place la collaboration scientifique entre la France et la Moldavie dans le cadre de ce séjour ?

Ma formation à Paris a été la première étape. Nous allons maintenant collaborer à la recherche sur les ingérences étrangères. Par exemple, je lance actuellement un projet de recherche sur la manière dont la désinformation se propage sur Telegram, et je vais collaborer avec mes collègues de GEODE dans ce cadre. Je compte également rester en contact avec le milieu scientifique français et francophone, mais aussi rechercher d’autres offres de bourses afin de poursuivre mon développement en tant que chercheuse dans l’espace de recherche francophone.

Quelle a été, selon vous, la contribution la plus significative de ce séjour à l’avancement de votre recherche ?

La contribution la plus importante est l’accès gratuit à ces outils qui m’aideront à concrétiser mes recherches, des outils que je n’aurais autrement pas pu maîtriser.

Dans vos travaux, comment définissez-vous la désinformation et sous quelles formes se manifeste-t-elle aujourd’hui ?

La définition courte et brute, si vous voulez, de la désinformation, telle que je l’utilise, est la création et la diffusion intentionnelle, par tout moyen, dans l’espace public, d’informations fausses ou trompeuses. Le qualificatif « intentionnelle » est important, car c’est de là que découle l’objectif. L’intention de désinformer correspond à un objectif. Dans le cadre de mes recherches, l’objectif général de la désinformation est, à court terme, d’obtenir des changements politiques, tant au niveau externe qu’interne ; à long terme, il s’agit de manipuler l’esprit d’une population afin qu’elle accepte des convictions et des idées qui lui sont en fait préjudiciables, c’est-à-dire qui vont à l’encontre de ses intérêts. Quant aux formes et aux moyens de diffusion de la désinformation, ils sont plus diversifiés que jamais : si, pendant la guerre froide, par exemple, les seuls supports permettant de diffuser la désinformation étaient les médias, la télévision ou les journaux, aujourd’hui, les médias traditionnels, du moins dans les États démocratiques, ne jouent plus le premier rôle dans la diffusion de la désinformation. Internet, y compris via les réseaux sociaux, a fourni une plateforme beaucoup plus facile à utiliser. Malheureusement, la désinformation est également pratiquée par les politiciens et les institutions publiques de différents pays. L’objectif est de créer une réalité parallèle, dans laquelle l’individu se perd dans le volume considérable d’informations et se lasse de rechercher la vérité. De même, on suggère que, d’une manière générale, la vérité n’existe pas. 

Quelles stratégies recommandez-vous, en tant que journaliste et chercheuse, pour rester bien informé dans un environnement médiatique saturé ?

Réponse courte: sans les réseaux sociaux. La réponse longue : je suis heureuse de dire que dans ces conditions, le rôle et la valeur de la presse indépendante prennent de l’importance. Les institutions de presse qui ont bâti leur réputation au fil du temps en servant le public ne se permettront pas de désinformer et, compte tenu du climat général de désinformation dans lequel nous vivons, elles redoubleront d’efforts pour vérifier les informations. « Le journaliste n’est plus celui qui apporte l’information, mais celui qui la confirme », a-t-on dit lors d’une conférence de journalistes francophones. Pourquoi ? Parce que le journaliste a le devoir de la vérifier et de la traiter de manière appropriée, y compris les informations « de première main » ou provenant de « témoins » qui apparaissent sur les réseaux sociaux. La stratégie principale consiste donc à s’informer auprès de sources qui respectent la déontologie professionnelle et qui ont démontré au fil du temps leur attachement à la vérité. Deuxièmement : entraîner et utiliser l’esprit critique. Parfois, la simple culture générale nous aide à nous rendre compte immédiatement qu’un politicien ou une publication nous ment.  

Sommes-nous réellement à l’abri de la désinformation, ou tout le monde peut-il en être victime ?

On ne peut jamais dire qu’on est vraiment à l’abri de la désinformation. Ce n’est pas une tâche qu’on commence et qu’on peut cocher comme fait à un moment donné. Non. C’est un travail continu, car la désinformation est un phénomène continu, et les formes et les tactiques changent. C’est comme défendre la démocratie: on doit être vigilant et la défendre tous les jours. Nous devons donc rester vigilants et garder un esprit critique en permanence.

En quoi votre maîtrise de la langue française a-t-elle contribué à votre formation et à votre pratique professionnelle de journaliste ?

En fait, après l’université, j’ai passé une longue période, environ 17 ans je crois, sans parler du tout français, car je n’en avais pas l’occasion. Mais je continuais, dans la mesure du possible, à lire des articles en français et à regarder en permanence TV5MONDE et France 24. En 2017, j’ai adhéré à la Section moldave de l’Union Internationale de la Presse Francophone (UPF), mais j’étais encore timide pour mettre en pratique mon vocabulaire français. C’est pourtant à ce moment-là que j’ai renoué avec la langue française. Entre-temps, je suis devenue présidente de la section moldave de l’UPF, j’ai commencé à avoir des rendez-vous, à participer à des réunions où je devais parler français. J’ai ainsi commencé à avoir accès à des ressources professionnelles, des guides, etc., qui m’ont énormément aidée à étudier et à adopter les bonnes pratiques des journalistes français. Aujourd’hui encore, je regarde tous les jours France 24, où je m’informe sur ce qui se passe dans le monde, je regarde les documentaires d’Arte et d’autres chaînes. Bien sûr, je les consomme à double titre, en tant que consommateur de médias et en tant que professionnel des médias. Je vois dans ces productions les normes journalistiques les plus élevées, que je propose de modèle à d’autres journalistes. Il y a quelques années, lorsque j’enseignais un cours de journalisme d’investigation à l’Université d’État de Moldavie, je montrais à mes étudiants des exemples de bonnes pratiques en utilisant les enquêtes vidéo de l’équipe Cash Investigation de France 2.

La langue française m’accompagne donc dans ma profession, mais aussi dans mes recherches. Après être devenue doctorante, j’ai découvert qu’il était possible de suivre des cours au Centre Régional Francophone d’Études Avancées en Sciences Sociales (CEREFREA Villa Noël) de l’Université de Bucarest. J’ai été admise et pendant 9 mois, j’ai suivi des cours en français avec des professeurs venus de France, de Belgique, de Bulgarie et de Roumanie. C’est ainsi que j’ai commencé à croire que je pouvais être éligible pour une bourse en France. Heureusement, je ne me suis pas trompée.

La démocratie et les droits de l’Homme figurent parmi les valeurs fondamentales de la Francophonie. En quoi pensez-vous que votre travail et votre parcours s’inscrivent dans cette mission?

Comme je l’ai dit plus haut, la démocratie doit être défendue chaque jour, sinon elle se dégradera et nous glisserons vers d’autres régimes dont l’humanité vient à peine de sortir. Et la désinformation, dans sa forme actuelle, vise précisément à éroder les démocraties, à « démontrer » qu’une telle forme de gouvernement n’est pas bonne, afin de justifier et de faire place à des régimes autoritaires. Mon activité – de journaliste et de chercheuse – représente la forme la plus appliquée de défense de la démocratie et des droits de l’homme.

La désinformation est un phénomène continu, et les formes et les tactiques changent. C’est comme défendre la démocratie : on doit être vigilant et la défendre tous les jours. Nous devons donc rester vigilants et garder un esprit critique en permanence.

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