Eliza Stefanova, première rectrice de l’Université de Sofia

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Pour les étudiantes, les doctorantes et les jeunes chercheuses, voir une femme accéder à la tête de l’Université de Sofia transforme une perspective qui semblait jusque-là inexistante en un véritable horizon professionnel. C’est la conviction de la professeure Eliza Stefanova, chercheuse en informatique et première femme élue rectrice de l’Université de Sofia « St. Kliment Ohridski ». Sa vision de l’université, les enjeux qui guideront son mandat et la place des femmes dans le monde académique : elle répond à ces questions dans l’entretien qu’elle nous a accordé.

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Cinq questions posées à Eliza Stefanova

Découvrez également, dans cette passionnante interview, sa vision sur le rôle des réseaux universitaires.

Vous êtes devenue la première femme à diriger l’Université de Sofia en plus de 135 ans d’histoire.
Que représente cette élection pour vous, mais aussi pour les jeunes chercheuses et étudiantes qui envisagent aujourd’hui une carrière scientifique ou académique ?

La nomination d’une femme au poste de rectrice de l’Université de Sofia « St. Kliment Ohridski », une première dans l’histoire de plus de 135 ans de la plus ancienne université bulgare, revêt une importance qui dépasse le cadre de ce mandat administratif. Elle témoigne d’une évolution au sein de l’institution universitaire la plus prestigieuse de Bulgarie. C’est la preuve d’une évolution du leadership académique, qui se définit de plus en plus clairement par l’autorité professionnelle, les réalisations scientifiques et la capacité à assumer des responsabilités. Les traditions et les idées historiquement ancrées concernant les personnes aptes à occuper les plus hautes fonctions sont en train de changer.
Une femme rectrice est un symbole et un exemple pour les jeunes femmes dans le domaine des sciences et de l’enseignement supérieur. Pour les étudiantes, les doctorantes et les jeunes chercheuses, la possibilité de voir une femme à la tête de l’Université de Sofia transforme une perspective jusqu’alors inexistante en un véritable horizon professionnel. Le message est le suivant : la carrière universitaire des femmes peut mener non seulement à la reconnaissance scientifique, mais aussi aux plus hauts échelons de la direction universitaire et de la responsabilité publique.
L’importance de ce choix ne réside donc pas seulement dans le fait qu’une barrière historique a été franchie. Ce qui est plus important, c’est qu’une fois cette barrière franchie, la prochaine génération percevra désormais la présence de femmes à la tête des institutions universitaires non plus comme une exception, mais comme une possibilité naturelle.

Votre parcours est celui d’une informaticienne devenue dirigeante universitaire.
En quoi cette formation scientifique influence-t-elle votre manière de gouverner une université confrontée aux défis de la transformation numérique, de l’intelligence artificielle et de la cybersécurité ?

Le fait qu’un chercheur avec une expérience professionnelle dans le domaine de l’informatique prenne la tête d’une université est révélateur. À l’heure où l’enseignement supérieur est confronté à l’impact simultané de la transformation numérique, de l’intelligence artificielle et des risques croissants en matière de cybersécurité, une telle formation scientifique peut avoir une incidence directe sur la manière dont le changement est compris et géré.
Les chercheurs comme moi, dans le domaine de l’informatique, abordent généralement les problèmes complexes comme des systèmes : ils analysent les interrelations entre leurs différents composants, travaillent avec des données, évaluent différentes solutions et réfléchissent simultanément à l’efficacité, à la fiabilité et à la résilience d’un système. Transposée à la gestion universitaire, cette approche implique une gestion davantage fondée sur les données, une numérisation ciblée des processus administratifs et une meilleure compréhension tant des possibilités que des limites des nouvelles technologies.
Cela revêt une importance particulière avec l’avènement de l’intelligence artificielle. Pour les universités, la question n’est plus de savoir s’il faut utiliser l’IA, mais comment le faire de manière responsable – dans l’enseignement, la recherche scientifique et l’administration – tout en préservant l’intégrité académique, les données personnelles et la propriété intellectuelle. À cela s’ajoute la cybersécurité, qui passe progressivement d’un problème technique à une responsabilité stratégique pour la direction universitaire.
C’est pourquoi mon expérience professionnelle en informatique m’apporte, en tant que dirigeant universitaire, non seulement une compétence technologique, mais aussi une perspective managériale spécifique : la capacité à comprendre la transformation numérique non pas comme une succession de projets informatiques isolés, mais comme un changement global dans la manière dont l’université enseigne, mène des recherches, gère les connaissances et fonctionne en tant qu’institution. Vu sous cet angle, on peut parler d’une évolution de la conception du leadership académique de l’université au XXIe siècle.

L’Université de Sofia est membre de l’AUF et participe depuis de nombreuses années à des projets internationaux.
Selon vous, quel rôle les réseaux universitaires internationaux jouent-ils aujourd’hui dans le développement des établissements d’enseignement supérieur ?

Aujourd’hui, les réseaux universitaires internationaux jouent un rôle bien plus important que le simple échange traditionnel d’étudiants et d’enseignants. Ils deviennent progressivement un outil de développement stratégique pour les universités.
Grâce à ces réseaux, les universités peuvent créer des programmes d’études et des diplômes communs, organiser la mobilité des étudiants et des enseignants, constituer des équipes de recherche internationales et participer plus efficacement à de grands projets européens et internationaux. L’accès à des partenaires disposant d’une expertise scientifique et d’infrastructures variées revêt une importance particulière. Toutes les universités ne sont pas en mesure de disposer à elles seules des laboratoires, des ressources informatiques ou des spécialistes nécessaires dans tous les domaines de pointe.
Les réseaux ont également une autre fonction, parfois sous-estimée : ils permettent aux universités de comparer leurs propres pratiques à celles d’autres établissements. Cela accélère la mise en place de nouveaux modèles d’enseignement, la numérisation, l’utilisation de l’intelligence artificielle, la gestion des données scientifiques, la cybersécurité et les systèmes modernes de gestion universitaire.
Pour les étudiants, les avantages sont importants et particulièrement visibles. L’université ne se limite plus à l’établissement et à la ville où ils sont inscrits. Grâce aux réseaux internationaux, ils ont accès aux cours, aux enseignants, aux laboratoires, aux stages et à l’environnement académique d’une multitude d’universités partenaires.
C’est pourquoi l’appartenance à un réseau universitaire international solide est aujourd’hui aussi une question de compétitivité et d’approche moderne de la gestion universitaire. Elle renforce sa capacité à attirer de bons étudiants et chercheurs, ainsi que sa possibilité de participer à la définition des orientations de développement de l’enseignement supérieur européen et mondial.

Tout au long de votre carrière, vous avez participé à des dizaines de projets européens consacrés à l’innovation pédagogique, au numérique et au développement des compétences.
Quelles formes de coopération internationale vous semblent aujourd’hui les plus prometteuses pour préparer les étudiants aux métiers de demain ?

Selon moi, les formes de coopération internationale les plus prometteuses sont celles dans lesquelles l’étudiant ne se contente pas de visiter une autre université, mais étudie et travaille réellement dans un environnement international. C’est précisément la direction que prennent  les alliances universitaires européennes : vers des programmes communs, des parcours de formation  flexibles, la microcertification et des formations axées sur des défis spécifiques.
Je mettrais tout d’abord l’accent sur les programmes interdisciplinaires communs, dans lesquels plusieurs universités unissent leurs points forts. Les métiers de demain relèvent de moins en moins d’une seule discipline traditionnelle : ils émergent à la croisée des sciences naturelles, de l’ingénierie, de l’informatique, de l’économie, de la médecine, du droit et des sciences humaines.
La formation au sein d’équipes internationales, qui résolvent des problèmes concrets d’entreprises, d’institutions publiques ou de la société, est particulièrement prometteuse. Elle permet aux  étudiants de développer  non seulement des compétences numériques, mais aussi des aptitudes au travail d’équipe, à la communication, à l’entrepreneuriat, à l’esprit critique et à l’adaptation à de nouvelles situations. C’est pourquoi les partenariats entre universités, organismes scientifiques et entreprises revêtent une importance croissante.
Un troisième axe important concerne les formats de formation courts et flexibles : cours conjoints, microcertifications et mobilité virtuelle ou hybride. Elles permettent auxétudiants d’acquérir des connaissances spécialisées en intelligence artificielle, analyse de données et cybersécurité. Les étudiants ont également accès à d’autres domaines en pleine expansion grâce à l’université partenaire la plus adaptée, sans pour autant passer un semestre entier à l’étranger.
Enfin, et ce n’est pas le moins important, je tiens à souligner les écosystèmes internationaux d’innovation, au sein desquels l’éducation, la recherche scientifique et l’entrepreneuriat se développent simultanément. C’est précisément ce modèle qui bénéficie d’un soutien de plus en plus fort au niveau européen. Il prépare les étudiants non seulement à utiliser les technologies existantes, mais aussi à créer de nouvelles solutions, de nouveaux produits et de nouvelles entreprises.
La mobilité internationale la plus précieuse de demain ne consistera probablement pas simplement à « étudier pendant un certain temps dans un autre pays », mais à « étudier de façon permanente dans un environnement universitaire et d’innovation international ».

Les universités d’Europe centrale et orientale évoluent dans un contexte marqué par de profondes mutations scientifiques, technologiques et géopolitiques.
Quels sont, selon vous, les grands défis que les établissements de la région doivent relever ensemble, et comment des réseaux comme l’AUF peuvent-ils contribuer à y répondre ?

Je peux distinguer plusieurs défis communs pour les universités d’Europe centrale et orientale. Tout d’abord, le déclin démographique et la concurrence pour attirer des étudiants et des chercheurs talentueux. En deuxième lieu, la nécessité d’une plus grande visibilité scientifique à l’international ; la transformation numérique accélérée et l’avènement de l’intelligence artificielle ; la cybersécurité.  En troisième lieu, la nécessité pour les universités de préserver leur résilience dans un contexte d’instabilité politique et géopolitique. Ce dernier problème n’est plus abstrait : les guerres de ces dernières années ont montré à quelle vitesse les infrastructures universitaires, les équipes de recherche et la mobilité universitaire peuvent être touchées.
C’est précisément face à de tels problèmes que les réseaux universitaires internationaux peuvent revêtir une importance particulière. Aucune université, quelle que soit sa taille, ne peut à elle seule disposer des meilleurs spécialistes, des infrastructures et des ressources nécessaires dans tous les domaines émergents. Grâce à des réseaux, les universités peuvent créer des équipes scientifiques et des programmes d’enseignement communs, partager leurs infrastructures et leurs bonnes pratiques, et se porter candidates conjointement à de grands projets internationaux.
Des réseaux tels que celui des universités francophones présentent un avantage supplémentaire : ils relient l’Europe centrale et orientale à un espace universitaire beaucoup plus vaste, regroupant des universités d’Europe, d’Amérique du Nord, d’Afrique et d’autres régions. Ainsi, la francophonie peut être non seulement une appartenance linguistique et culturelle, mais aussi un outil de coopération scientifique, de mobilité universitaire et de diplomatie scientifique.
Il est révélateur de constater que parmi les thèmes autour desquels les structures régionales de l’Agence universitaire de la Francophonie organisent déjà une coopération figurent précisément l’intelligence artificielle, la cybersécurité et les partenariats scientifiques internationaux. L’AUF soutient également des consortiums de recherche régionaux axés sur l’innovation, le transfert de connaissances et la participation à des projets internationaux.
À mon avis, la plus grande valeur de ces réseaux réside dans le fait qu’ils permettent aux universités de la région de passer d’une concurrence entre elles à une « coopération par la concurrence » – c’est-à-dire de conserver leur identité tout en constituant ensemble la masse critique de personnes, de connaissances et d’infrastructures nécessaire pour devenir des acteurs à part entière de l’espace universitaire européen et mondial.

Aujourd’hui, les réseaux universitaires internationaux jouent un rôle bien plus important que le simple échange traditionnel d’étudiants et d’enseignants. Ils deviennent progressivement un outil de développement stratégique pour les universités.

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