Rencontre avec M. Jean Christophe TSHIMPAKA BODUMBU, lauréat de la 9ème édition du Prix Louis D’Hainaut de la meilleure thèse en technologie éducative

M. Jean Christophe (Tony) TSHIMPAKA BODUMBU est Dr en Sciences de l'Education et de la Formation. Il est le lauréat de la 9ème édition du Prix Louis D’Hainaut de la meilleure thèse en technologie éducative pour sa thèse intitulée : « Approche énactive de l’appropriation des artefacts numériques. Le cas des enseignants du secondaire à Kinshasa (RDC) ». Il l'a soutenue le 5 juillet 2021 à l’Université Lumière Lyon 2 (France) et nous l'avons rencontré.

Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Jean Christophe (Tony) Tshimpaka Bodumbu. Je suis né à Mbandaka en République Démocratique du Congo (RDC), dans une ville où la population vit essentiellement de la pêche artisanale et de la chasse au petit gibier. Beaucoup de familles ont des difficultés à se nourrir ne serait-ce qu’une fois par jour. De nombreux enfants souhaitant être scolarisés n’y parviennent pas en raison de l’insuffisance et du manque d’écoles.

Religieux-prêtre de la congrégation des Missionnaires du Sacré-Cœur de Jésus, fondée en 1854 à Issoudun (France), j’ai été représentant de l’employeur (congrégation des Missionnaires du Sacré-Cœur) et enseignant d’anglais au Complexe Scolaire Notre Dame du Sacré-Cœur à Kinshasa (RDC). Mon cursus académique se résume en ces termes : licence en philosophie à Kinshasa (RDC) et en Sciences de l’éducation  au Centre Universitaire Catholique (CUCDB) à Dijon, maîtrise en théologie à Yaoundé (Cameroun), master en métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation (spécialité ingénierie de formation des enseignants) au Centre Universitaire Catholique de Dijon (CUCDB) à Dijon et docteur en sciences de l’éducation et de la formation de l’Université Lumière Lyon 2.

Pourquoi avez-vous candidaté au Prix Louis d’Hainaut  ? Quelle est la plus-value de ce prix à votre carrière ?

Avant de préparer ma thèse, je n’avais jamais entendu parler d’un certain Prix Louis d’Hainaut. Au cours de cette préparation, lors de l’un de nos entretiens, M. SIMONIAN Stéphane, directeur de ma thèse, m’a parlé pour la première fois de ce prix. Il m’a donc expliqué que le Prix Louis d’Hainaut récompense et valorise la meilleure thèse scientifique en technologie éducative. Ce prix est réservé à un.e docteur.e francophone dont la thèse a été soutenue il y a moins de 3 ans. Le Prix a une vocation internationale et est ouvert à tout chercheur de la francophonie universitaire (hors Europe de l’Ouest et Amérique du Nord) ayant obtenu une thèse de doctorat au sein d’un établissement membre du réseau de l’AUF. Pour moi, cette explication a été une des clés m’ayant motivé à fournir beaucoup d’efforts avec l’espoir que je pourrais gagner ce prix.

Par ailleurs, pour préparer ma thèse, je n’ai bénéficié d’aucune subvention extérieure. Cette situation m’a contraint de travailler à côté pour gagner un peu d’argent pour assurer mes besoins personnels et les frais de scolarité. Pour moi, le prix Louis d’Hainaut est la récompense et le couronnement de tous mes efforts (psychologiques, intellectuels, scientifiques et humains). Pour ma carrière scientifique professionnelle, je suis conscient que ce prix m’octroie une certaine place et une reconnaissance dans l’univers scientifique. Dorénavant, partout dans le monde et en Afrique en particulier, ma thèse est une référence concernant le rôle des artefacts dans l’éducation et les conditions de leur appropriation.

Que pouvez-vous nous dire de l’appropriation des artefacts numériques par les enseignant du secondaire à Kinshasa (RDC) ? De quoi s’agit-il ?

La thèse que nous avons soutenue portait sur l’appropriation des artefacts numériques, ceci en prenant en compte les conditions environnementales. Elle s’intitulait de la manière suivante : « Approche énactive de l’appropriation des artefacts numériques. Le cas des enseignants du secondaire à Kinshasa (RDC) ». En RDC, les besoins à satisfaire sont si nombreux et les moyens disponibles si réduits qu’il faut se demander si l’appropriation des artefacts numériques est un véritable enjeu pour les enseignants. Sauf que ces artefacts appropriés jouent un rôle déterminant pour l’enseignant : amélioration de l’enseignement, valorisation de l’image sociale et de son métier, changement de l’environnement socioprofessionnel, par exemple.

Cette thèse a traité de l’articulation entre les conditions caractérisant un environnement extérieur à l’enseignant (infrastructure numérique, par exemple) et le processus d’appropriation de cet environnement, à partir des artefacts numériques considérés comme des médiateurs entre le sujet et son environnement. Cette articulation se traduisant en termes d’énaction considère que le rapport qu’entretient un sujet avec un artefact dépend de son rapport à l’environnement. De ce point de vue, l’appropriation serait la manière dont ce sujet incorpore son environnement et perçoit des raisons d’agir, jusqu’à transformer cet environnement et donc, le rapport du sujet à l’artefact numérique. Ce qui explique que ce positionnement scientifique est le rôle que tient l’environnement dans le processus d’appropriation. Cet environnement rassemble des personnes, des artefacts, des règles (formelles ou informelles), des us et coutumes, des cultures, des pratiques. Ainsi, dans le contexte des enseignants du secondaire en RDC, le couplage appropriations-conditions environnementales ne s’explique pas par une relation de causalité, mais d’interdépendance. De ce point de vue, notre étude a soutenu la thèse d’une « co-influence récursive » entre l’appropriation des artefacts numériques (couplage structurel) et les conditions environnementales (environnement énacté) : l’environnement crée des conditions favorisant l’appropriation ; mais, en retour, cette appropriation transforme certaines conditions environnementales.

 Quels sont vos projets personnels et professionnels à venir ?

Dans le secteur éducatif, la République Démocratique du Congo est confrontée à de nombreux défis dont la formation des enseignants. Mon projet professionnel postdoctoral est de retourner en RDC pour travailler à la formation initiale ou continue des enseignants.  De plus, pendant mon séjour en France, j’ai initié une action pour construire une école pour des enfants de Mbandaka (RDC). Cela leur permettra de bénéficier d’une éducation de base solide. Cette action découle des constats faits de la non-scolarisation des enfants, en raison de l’insuffisance ou de la carence. Dans cette ville, beaucoup de jeunes sont non-scolarisés et abandonnés à eux-mêmes. Ils constituent des groupes de bandits qui attaquent les personnes rencontrées. D’ailleurs, en février 2020, à 62 ans, mon propre père a été assassiné par ces jeunes. Avec un peu de recul, j’ai compris que ces jeunes et les personnes attaquées, sont tous victimes de la situation du pays (instabilité sociopolitique, mais surtout le fait que l’État n’accorde pas ou très peu de moyens pour garantir la vie de ses citoyens). Je crains que la non-scolarisation des enfants crée un cercle vicieux (non-scolarisation-banditisme-menace de la population) difficile à briser si l’on n’agit pas maintenant.

Ainsi, dès mon retour en RDC, deux activités professionnelles m’attendent : la formation des enseignants dans les institutions pédagogiques et l’organisation du fonctionnement de cette école. Il me semble que l’éducation-formation commence dès le jeune âge, d’où mon implication dans un projet concret, c’est-à-dire considérer les fondements et soubassements de cette recherche dans un projet humaniste et politique du développement de l’être humain dans la possibilité de lui offrir l’accès aux savoirs mais aussi de se les approprier.

Votre mot de la fin ?

Je tiens à remercier les membres du comité de direction du Prix Louis d’Hainaut (2021-2022) qui a décidé de m’accorder le Prix Louis d’Hainaut récompensant la qualité du travail de ma thèse. Merci aux organisateurs de ce concours (l’Agence Universitaire de la Francophonie et Université de Mons) et à mon directeur de thèse, Stéphane SIMONIAN, pour son accompagnement et son soutien, pendant les cinq années du doctorat.

Dans certaines circonstances, dire simplement « merci » paraît trop peu pour exprimer les sentiments profonds du cœur. S’il y avait un autre mot, plus que merci, je l’utiliserais, mais hélas ! Quoi qu’il en soit, veuillez considérer ce « merci » comme preuve profonde de ma gratitude. Je suis heureux que ma thèse soit valorisée au niveau international et compte parmi les patrimoines intellectuels, culturels et scientifiques des Africains.

Pour terminer, je dédie ma récompense du Prix Louis d’Hainaut :

  • À mon papa Norbert TSHIMPAKA wa TSHIMPAKA, décédé en février 2020 ;
  • Aux enseignants et non-enseignants ayant activement participé à mes recherches. Grâce à leur coopération, j’ai été capable de réaliser mes recherches doctorales et suis parvenu à ce niveau ;
  • Aux enfants congolais désirant être scolarisés, mais n’y parvenant pas en raison de la situation du pays (instabilité sociopolitique, le fait que l’État n’accorde pas ou très peu de moyens pour garantir la vie de ses citoyens) ;
  • Aux jeunes chercheurs africains et congolais auxquels je souhaite courage, confiance et persévérance dans leurs recherches ;
  • A toutes et tous ceux qui ont contribué de près ou de loin à la réalisation de ma thèse.
Date de publication : 08/06/2022

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