Comment donner envie d’apprendre le français dans un environnement dominé par l’anglais ? À l’Université Sorbonne Abu Dhabi, Karine Germoni, cheffe du département des Études françaises et du département de Français langue étrangère, mise sur l’innovation, l’interculturalité et des projets de l’AUF comme le Choix Goncourt de l’Orient pour faire du français bien plus qu’une langue à apprendre : une langue pour communiquer, découvrir et s’ouvrir au monde.
Témoignage.
– Quels défis rencontrez-vous aujourd’hui dans l’enseignement du français aux Émirats Arabes Unis, et quelles opportunités voyez-vous émerger ?
Aujourd’hui, l’un des principaux défis de l’enseignement du français aux Émirats Arabes Unis est de donner aux étudiants une motivation durable dans un environnement où l’anglais occupe une place très importante dans les études, le monde professionnel et la vie quotidienne. Il faut donc montrer que le français n’est pas seulement une matière académique ou une langue supplémentaire, mais qu’il peut devenir un véritable outil de communication, d’ouverture culturelle et de mobilité internationale.
Un autre défi est lié à la grande diversité des profils. Aux Émirats, les étudiants viennent d’horizons linguistiques, scolaires et culturels très différents. Cette diversité est extrêmement riche, mais elle oblige aussi l’enseignant à adapter ses méthodes, à différencier les activités et à trouver des situations dans lesquelles chacun peut progresser et prendre confiance.
En même temps, je vois énormément d’opportunités. Les Émirats sont un espace particulièrement favorable à l’innovation pédagogique et aux échanges interculturels. Le numérique, la réalité virtuelle, l’intelligence artificielle ou encore les projets culturels permettent de créer des expériences d’apprentissage beaucoup plus immersives et authentiques. Dans le département de Français langue étrangère, des outils adaptés à nos étudiants ont été élaborés – création du chatbot Nora, création de jeux de réalité virtuelle immergeant les étudiants dans des situations et lieux concrets (commander un billet de train, acheter des viennoiseries dans une boulangerie, etc.)
Aux Émirats, le français a une véritable carte à jouer comme langue de rencontre entre les cultures. Dans une société aussi internationale, apprendre le français permet non seulement d’accéder à un espace francophone très vaste, mais aussi de développer la curiosité, la capacité à comprendre d’autres points de vue et le plaisir d’aller vers l’autre. Pour moi, c’est précisément là que se trouve l’une des plus belles opportunités pour l’enseignement du français aux Émirats.
– Vous avez participé au séminaire des enseignants de français organisé par l’AUF à Beyrouth en 2025. Qu’avez-vous retenu de cette rencontre et en quoi a-t-elle nourri votre réflexion ou vos pratiques d’enseignement ?
J’ai d’abord été, comme toujours, sensible à la grande qualité de l’accueil de l’AUF à Beyrouth et par sa capacité à fédérer. J’ai été ravie de rencontrer des collègues venus notamment de Palestine, Syrie, Jordanie, Irak, Iran, Djibouti, car on oublie trop souvent que des collègues y déploient sans compter beaucoup d’énergie pour que s’y développe l’enseignement de la langue française. Ces enseignants de français et moi faisons partie de la même famille et sommes animés par la même passion pour la langue française et sa transmission. J’ai surtout constaté que, malgré des contextes culturels et géopolitiques très différents, nous rencontrions des problématiques communes auxquelles nous tentons de trouver des réponses efficaces. Comment faire prendre conscience aux étudiants que le français est, comme l’anglais, une langue des affaires, de la communication et de l’employabilité ? Beaucoup trop d’étudiants ont une vision stéréotypée du français – le français serait une langue romantique… Comment inciter les apprenants à lire pour stimuler leur apprentissage linguistique et développer leur patience dans un monde où tout va vite, où tout est à portée d’un click ? Comment intégrer les textes littéraires dans des cours de langue y compris pour des non-spécialistes ? Car nous sommes persuadés que les technologies numériques aujourd’hui très utiles dans l’apprentissage des langues vivantes ne sont pas exclusives des ressources plus traditionnelles. La littérature demeure une source inépuisable pour développer sa culture, sa compréhension de l’autre, ses facultés d’empathie – des compétences interrelationnelles essentielles pour un commercial, un diplomate ou un manageur.
– Vous êtes engagée dans le Choix Goncourt de l’Orient piloté par l’AUF, ainsi que dans plusieurs initiatives de promotion du français. Pourquoi est-il important, selon vous, de proposer ce type de projets culturels aux étudiants ? Quels impacts observez-vous sur leur motivation et leur ouverture au monde francophone ?
Pour moi, des projets comme le Choix Goncourt de l’Orient donnent une nouvelle dimension à l’apprentissage du français. Grâce à ce projet, ils vivent la langue de manière concrète. Ils lisent des romans contemporains, débattent, échangent leurs idées et découvrent des univers qu’ils n’auraient peut-être jamais rencontrés autrement.
À Sorbonne Université Abu Dhabi, la grande diversité culturelle des étudiants enrichit particulièrement cette expérience. Chacun aborde les œuvres avec son histoire, sa culture et sa sensibilité. Il n’existe donc pas une seule interprétation d’un roman, mais une multitude de regards. Les étudiants apprennent ainsi autant des livres que de leurs échanges avec les autres.
Ce que j’apprécie surtout, c’est de voir leur évolution. Au début, certains hésitent à lire un roman entier en français ou n’osent pas participer aux discussions. Progressivement, ils prennent confiance, expriment leurs opinions, argumentent et posent des questions. Cette évolution montre qu’ils ne sont plus seulement dans une situation d’apprentissage : ils prennent réellement plaisir à utiliser le français – et à lire.
Enfin, ce projet transforme leur regard sur la langue. Ils comprennent que le français n’est pas uniquement une matière à étudier ou une langue permettant de réussir un examen. Il devient un moyen de découvrir d’autres cultures, de réfléchir à des questions de société, de partager des émotions et de rencontrer des personnes venues d’horizons très différents. C’est précisément cette ouverture sur les autres et sur le monde qui me paraît la plus précieuse.
– Si vous deviez convaincre un étudiant d’apprendre le français en une phrase, que lui diriez-vous ?
Le français est une langue qui permet de voyager dans la vie et de penser autrement. Dans le monde entier, de nombreux écrivains non natifs – et de très grands écrivains comme Samuel Beckett – ont choisi le français comme langue d’écriture.